Eléments biographiques

L’œuvre de Niklas Luhmann (1927-1998) est difficile, elle peut paraître obscure. Luhmann parle un langage propre. Mais c’est parce qu’il part de l’idée que le langage ordinaire contient une description du monde. Cette dernière correspondait à une société traditionnelle, son langage est inadéquat à la société contemporaine. Quelques éléments biographiques peuvent contribuer à se familiariser avec ce penseur singulier.

Niklas Luhmann entra dans le panorama intellectuel allemand dès 1968, à travers une confrontation scientifique et amicale avec Jürgen Habermas, héritier et représentant de la sociologie critique de l’Ecole de Francfort. Si bien qu’en 1971 Luhmann pouvait déjà être présenté comme « l’un des sociologues les plus influents et les plus débattus de la République fédérale » (Der Spiegel, 1971, n° 45, p. 202-205).

Le retour sur cette époque permet de comprendre l’enjeu de la sociologie de Luhmann. Celui-ci oppose à la sociologie critique une théorie de la complexité sociale comme caractéristique de la modernité. Toute l’œuvre de Luhmann développera cette thématique. La complexité sociale constitue un obstacle à toute prise de contrôle politique (y compris démocratique) de l’évolution sociale. L’œuvre de Luhmann se présente comme fondée sur un « pragmatisme fondamental » et se traduit par un scepticisme théorique et un pessimisme politique.

Le parcours de Niklas Luhmann fut jalonné d’interventions dans le débat public et de reconnaissances scientifiques, comme le prix Hegel de la ville de Stuttgart, attribué, selon le jury, à l’un des intellectuels allemands « les plus féconds et les plus originaux » (Der Spiegel, 1988, n° 29, p. 163). Au milieu des années quatre-vingt, après avoir « perturbé l’euphorie idéaliste de gauche », il s’immisça dans le débat sur l’écologie (Der Spiegel, 1986, n° 41, p. 211-217). Sa théorie de la complexité sociale lui paraissait mettre en évidence l’incapacité de la société à se saisir de la question de l’écologie. Sa position put être qualifiée de cynique. Il décrivait en effet la société comme s’irritant des effets néfastes de l’industrialisation, mais incapable, du fait de sa structure même, de changer le cours de sa propre évolution. Trente ans après, le constat frappe par sa lucidité.

Luhmann défraya la chronique par son humour caustique, son laconisme et quelques excentricités. On a pu le qualifier d’« icône de la froideur et de la moquerie (Mokans) intellectuelle » (Der Spiegel, 2016, n° 3). Il rapporte lui-même la façon dont il avait établi, à la demande des autorités de son université, le projet de recherche de sa chaire, en 1969 : « Théorie de la société ; durée : 30 ans ; coût : néant » (GdG, p. 11). Ses réponses aux formulaires de l’université justifiant les dépenses de sa chaire suscitèrent la perplexité de l’administration. Il expliqua que le sigle « K. A. », qu’il apposait depuis deux ans en guise de justification, ne signifiait rien d’autre que « keine Ahnung = aucune idée ». Pour l’avenir, il fallut s’amender (Der Spiegel, 1987, n° 12, p. 186-187). Mais ce qui focalisa l’attention du public, après sa disparition, fut surtout un impressionnant système de « boites à fiches », représentant le travail préparatoire à son œuvre, conservé à l’université de Bielefeld, qui fut l’objet d’un litige entre ses ayants droit (Der Spiegel, 2003, n° 41, p. 90).

Parmi la quantité d’ouvrages, certains furent, à l’aune de l’édition scientifique, des succès éditoriaux. Ökologische kommunikation (1986) [Communication écologique] a été évoqué plus haut. Dans Die Liebe als Passion (1982) [L’amour comme passion], Luhmann décrit la fonctionnalité sociale de la sémantique de la passion amoureuse. Dans Die Realität der Massenmedien (1995) [La réalité des médias de masse], il décrit comment les médias produisent, dans la société globalisée, la fiction d’une réalité commune. Dans Politische Theorie im Wohlfahrtsstaat (1981) [Théorie politique de l’Etat de prospérité], il montre comment la complexité sociale, entraînant une dissociation de la politique et de l’économie et une ignorance réciproque de leurs nécessités respectives, menace, à terme, l’Etat social d’effondrement. (Ce livre mérite d’être relu aujourd’hui, car il dispense peut-être une interprétation de la crise économique et financière contemporaine.)

Niklas Luhmann est surtout connu pour une sociologie théorique, fondée sur ce qu’il nomme sa « théorie des systèmes » : Niklas Luhmann, Soziale Systeme. Grundriß einer allgemeinen Theorie (1984) [En français : Id., Système sociaux. Esquisse d’une théorie générale, traduction et introduction par Lukas K. Sosoe, Québec : Presses de l’Université Laval, 2010. Puis, dans l’ordre chronologique : Niklas Luhmann, Die Wirtschaft der Gesellschaft (1988) [L’économie de la la société] ; Id., Die Wissenschaft der Gesellschaft (1990) [La science de la société]: Id., Das Recht der Gesellschaft (1993) [Le droit de la société] ; Id., Die Kunst der Gesellschaft (1995) [L’art de la société] ; Id., Die Gesellschaft der Gesellschaft (1997) [La société de la société = GdG].

Parmi les ouvrages parus à titre posthume, on peut encore lire : Niklas Luhmann, Die Politik der Gesellschaft (2000) [La politique de la société] ; Id., Die Religion der Gesellschaft (2000) [La religion de la société] ; Id., Das Erziehungssystem der Gesellschaft (2002) [Le système d’éducation de la société].

Le champ disciplinaire est donc d’abord celui de la sociologie générale. Mais au sein de cette construction, la sociologie juridique tient une place particulière : Niklas Luhmann, Das Recht der Gesellschaft (1993) [Le droit de la société] ; Id., Rechtssoziologie (1983) [Sociologie du droit] ; Id., Ausdifferenzierung des Rechts. Beiträge zur Rechtssoziologie und Rechtstheorie (1981) [Différenciation fonctionnelle du droit. Contributions à la sociologie juridique et à la théorie du droit].

Un projet de théorisation spécifiquement juridique a été publié de façon posthume : Niklas Luhmann, Kontingenz und Recht [Contingence et droit], Berlin : Suhrkamp, 2013.

La place de la sociologie juridique s’explique par le parcours. Luhmann appartient à une génération qui connut l’endoctrinement nazi puis l’effondrement de l’Allemagne. Enrôlé à la fin de la guerre, il éprouva la terreur des combats, les brutalités et l’humiliation de la captivité, le chaos et la misère d’un pays en ruine. La question de l’ordre social, de son propre aveu, conditionna son orientation vers les études juridiques. Il étudia le droit à l’université de Fribourg-en-Brisgau de 1946 à 1949.

Luhmann s’orienta ensuite vers l’administration publique, où il exerça une activité de haut fonctionnaire dans l’administration du Land de Basse-Saxe jusqu’en 1962. Dans le cadre de ses fonctions, il suivit aux Etats-Unis, en 1960 et 1961, une formation destinée aux fonctionnaires allemands, à l’Université de Harvard. C’est là qu’il rencontra le sociologue Talcott Parsons. A partir de 1962, il devint chercheur à la Haute Ecole d’administration de Spire. C’est alors que s’exprima sa fécondité intellectuelle. Ses travaux relevèrent d’abord de la sociologie des organisations, de la science administrative et de la théorie juridique.

A cette époque, les questions traitées conservent une dimension juridique et comportent des enjeux pratiques évidents. Mentionnons les titres de quelques-uns des premiers écrits : « Les erreurs de l’administration et la protection de la confiance » (1963), « Les droits fondamentaux comme institution : une contribution à la sociologie politique » (1965), « La responsabilité en droit public d’un point de vue de politique juridique » (1965), « Droit et automation dans l’administration publique » (1966), « Théorie de la science administrative » (1966). C’est en 1968 qu’il obtint une chaire de sociologie à l’université de Bielefeld où il exerça jusqu’à sa retraite (éméritat) en 1993.

Malgré ses interventions publiques Luhmann refusa toujours de préconiser ouvertement des solutions ou de prôner des politiques. Il préféra se limiter à des considérations spéculatives. Son ironie et sa distance sont un trait de style qui comporte aussi une dimension générationnelle. Le sociologue Helmut Schelsky qualifia une part des intellectuels de cette génération, désabusés par le nazisme et la guerre dès leur prime jeunesse, de « génération sceptique ».