Sens de l’ordolibéralisme

Hugues Rabault et alii, L’ordolibéralisme, aux origines de l’Ecole de Fribourg-en-Brisgau, Paris : L’Harmattan, collection « Questionner l’Europe » 2016 (266 page).

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=50608

L’ordolibéralisme est un courant de pensée économique souvent stigmatisé comme exprimant la quintessence du néolibéralisme (Foucault) ou la conjonction entre autoritarisme et libéralisme (Ralf Ptak). En langue française, le web offre nombre de présentations approximatives de cette mouvance. D’où la nécessité d’un ouvrage revenant aux sources de l’ordolibéralisme pour en exprimer le sens authentique.

L’ouvrage est composé de contributions de Hugues Rabault (« Pour introduire à l’ordolibéralisme », p. 13-28 ; « L’idée de ‘constitution économique’ chez Walter Eucken », p. 51-94 ; « Naissance de la notion ordolibérale de ‘constitution économique’ », p. 189-210), Claire Mongouachon (« L’ordolibéralisme. Contexte historique et contenu dogmatique », p. 29-50 ; « Pour une concurrence régulée : l’apport de Leonhard Miksch », p. 161-188), Julien Walther (« Prométhée enchaîné ou la puissance maîtrisée. Le ‘lien génétique’ entre droit privé et concurrence dans l’œuvre de Franz Böhm (1895-1977) », p. 95-126), Reine Wakote (« Hans Großmann-Doerth, un cofondateur méconnu de l’École de Fribourg », p. 127-160), Katia Blairon (« L’influence de la pensée ordolibérale en Italie », p. 211-234) et Jérôme Germain (« La constitution financière chez Walter Eucken. Réflexions juridiques sur un objet économique : contre l’arbitraire public et privé, le droit fiscal et le droit budgétaire au service de la libre-concurrence », p. 235-260.)

Les auteurs ont voulu se concentrer sur les fondateurs du mouvement, ce qu’on peut désigner comme l’ordolibéralisme stricto sensu. L’ordolibéralisme procède en effet de la coopération à l’université de Fribourg-en-Brisgau d’un économiste et de deux juristes, entourés d’un cercle de disciples. Le projet se structura sous le Troisième Reich, en réaction à la politique économique du régime, et trouva son expression dans un texte programmatique, véritable manifeste, intitulé « Notre mission », publié en 1936. L’activité de la mouvance resta clandestine jusqu’à la défaite de l’Allemagne.

Le succès de l’ordolibéralisme durant la période de l’après-guerre s’explique par le fait que ses leaders n’étaient pas marqués par un engagement national-socialiste. Mais il est à noter que trois des premiers représentants de l’ordolibéralisme étaient décédés en 1950. Le mouvement était cependant lancé, autour de la revue ORDO, fondée en 1948, d’un développement de ce qu’on appelle la « tradition fribourgeoise » en matière de théorie et de droit économique.

Plusieurs personnalités marquantes sont associées à l’ordolibéralisme, comme les économistes Alexander Rüstow (1895-1963), Wilhelm Röpke (1899-1966), Alfred Müller-Armack (1901-1978) ou le chancelier Ludwig Erhard (1897-1977). On peut retenir alors la notion d’ordolibéralisme lato sensu, mais il faut insister sur le fait que des économistes tels que Wilhelm Röpke ou Alexander Rüstow ont une pensée propre, distincte, quoique proche par les conclusions, de celle de Walter Eucken, le fondateur de la théorie économique ordolibérale. Dans ce second sens l’ordolibéralisme se caractérise comme une tendance à la fois libérale et sociale, rattachée à « l’économie sociale de marché » et au « miracle économique allemand ».

L’ouvrage se concentre cependant sur les trois fondateurs de l’ordolibéralisme stricto sensu, Walter Eucken (1891-1950), le théoricien du groupe, les juristes Franz Böhm (1895-1977) et Hans Großmann-Doerth (1894-1944), et un disciple, l’économiste Leonhard Miksch (1901-1950), pour restituer le sens originel de la mouvance.

I – La théorie économique de Walter Eucken

Walter Eucken est l’auteur de deux ouvrages importants pour la pensée économique, qui ne connaissent pas de traduction en langue française. En ce qui concerne « Les fondements de l’économie nationale » (Die Grundlagen der Nationalökonomie) on dispose toutefois d’une traduction en langue anglaise. L’édition princeps remonte à 1940. C’est un traité à caractère fortement spéculatif, qui pose les bases épistémologiques et théoriques d’une théorie des « ordres économiques ». Les « Principes de la politique économique » (Grundsätze der Wirtschaftspolitik) est un ouvrage posthume, publié en 1952, qui représente la dimension de théorie appliquée de l’approche. Ce second ouvrage est devenu un texte classique pour la formation des économistes en Allemagne.

Comme on sait, l’ordolibéralisme pose deux principes essentiels en termes de politique économique : d’une part, le principe d’une concurrence garantie par la régulation de l’autorité étatique, et, d’autre part, l’idée d’un système des prix stable, qui est une condition pour une concurrence effective sur le long terme. En arrière-plan de ces principes se trouve l’idée d’une organisation de l’économie fondée sur la propriété privée et la liberté économique. D’où le lien entre l’ordre économique et l’ordre juridique. Là où l’on parle, en termes économiques, d’« ordre économique », on parle, en termes juridiques, de « constitution économique ». La spécificité fondamentale de l’ordolibéralisme consiste ainsi dans l’idée que l’ordre économique est susceptible de reposer sur une structure juridique construite par l’Etat. En ce sens les ordolibéraux critiquent le libéralisme classique – aussi bien que ce qu’on appellerait aujourd’hui l’ultralibéralisme –, car ils pensent qu’une désétatisation radicale de l’économie n’est qu’une source de chaos social.

Si les grands principes de la politique économique ordolibérale sont connus, notamment du fait de leur mise en œuvre pratique au niveau européen, il n’en va pas de même de la théorie explicative de Walter Eucken. Celui-ci propose une théorie économique originale, reposant sur des fondements philosophiques et épistémologiques. La théorie économique trouve ici un ancrage dans la phénoménologie de Husserl. Ce qui caractérise les agents économiques est l’enfermement dans la sphère de leur propre subjectivité. Chaque agent poursuit son intérêt économique propre : l’employeur veut produire au moindre coût, le salarié aspire à maximiser son pouvoir d’achat, etc. De ces contradictions ne résulte aucune harmonie, aucun équilibre naturel. L’économie ne repose donc pas sur un ordre naturel, mais sur un chaos tendanciel. Comment surmonter cette situation ? Eucken, dans une perspective néokantienne, postule la possibilité, d’une raison ordonnatrice. C’est la mission de la science économique que de s’élever au-dessus des conflits pour formuler les principes permettant de surmonter les contradictions et de produire l’harmonie sociale.

L’idée centrale consiste donc dans la critique du principe d’économie naturelle. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’économie naturelle. Comment alors comprendre l’économie ? Eucken part du principe selon lequel l’économie est produite par les humains concrets s’efforçant de traiter le problème de la rareté. Le traitement des questions économiques prend la forme des ordres économiques. L’ordre économique implique la forme primitive des projets ou des plans, qui existent d’abord au niveau microéconomique. Une entreprise, un ménage, une collectivité primitive, traite à sa façon les questions économiques, par des plans, par une projection vers l’avenir. D’où l’idée que la planification, l’économie dirigée, n’est nullement une forme aberrante, mais au contraire une forme primitive, existant d’abord au niveau microéconomique, et susceptible d’être repérée dans les structures économiques les plus anciennes.

En conséquence, la démarche de l’économiste doit être empirique, dans le sens qu’il s’agit d’identifier dans l’économie réelle, présente ou passée, les différentes formes d’ordre économique. On constate alors que, selon les économies, les sociétés ont aménagé le marché de différentes façons. La notion d’ordre économique désignera donc une organisation singulière de l’échange. C’est ici qu’est introduite la distinction entre la concurrence et les formes oligopolistiques ou monopolistiques. La rencontre entre l’offre et la demande peut s’effectuer sous ces différentes modalités. Par exemple, l’offre est monopolisée alors que la consommation est mise en concurrence (transport ferroviaire). Mais l’offre peut aussi reposer sur la concurrence alors que la demande prend la forme d’un monopole (industrie de l’armement). A travers ces principes Eucken veut décrire toutes les formes d’ordre économique possibles. Il aboutit à distinguer vingt-cinq ordres économiques « idéaltypiques ».

Il importe de retenir l’idée initiale selon laquelle tout ordre économique résulte de la contingence de décisions humaines. Il n’y a pas, répétons-le, d’économie naturelle. Toute économie repose sur un choix consistant à sortir d’un état aléatoire. Toute économie consiste dans un effort pour sortir du chaos économique, c’est-à-dire d’une situation où les agents économiques sont soumis à la contingence absolue en termes de ressources. Toute société implique une telle organisation, dans la mesure où elle s’efforce d’anticiper, de prévenir la pénurie. Le fondement épistémologique de cette conception consiste, répétons-le, dans l’idée d’une clôture de la conscience du point de vue des intérêts économiques. Les agents économiques n’ont pas les mêmes intérêts, donc ils n’ont pas la même conscience de la réalité économique. Dans une société tribale, les questions économiques peuvent être résolues par une forte hiérarchisation des relations sociales. D’où l’idée que le dirigisme est une solution simple et primitive aux problèmes économiques.

Cette théorie du chaos économique tendanciel aboutit à un renversement de perspective en ce qui concerne la relation entre théorie et politique économique. La politique économique n’est pas le produit lointain de théories, mais elle constitue la réalité première de l’économie. La politique économique s’incarne au niveau microéconomique (paroisse, entreprise, ménage) aussi bien qu’au niveau de vastes entités (Etat). C’est en ce sens qu’Eucken aboutit à l’idée que l’économie est d’abord une question d’expérience. Toute politique économique est une expérience en vue de traiter le problème de la rareté. Or le premier critère d’évaluation en la matière est le résultat concret. La position d’Eucken implique donc le rejet de tout dogmatisme. Il n’existe pas de modèle économique performant en tant que tel. Les résultats d’un ordre économique dépendent avant tout du contexte historique, matériel et social. Ni le marché ni la planification ne sont condamnables en soi. Il s’agit de formes économiques qui peuvent répondre aux besoins d’une époque donnée.

Ici apparaît la distinction majeure, en termes de théorie, entre l’ordolibéralisme et le libéralisme classique. Dans une certaine mesure, chez Walter Eucken, tout ordre économique est susceptible de réussir s’il est adapté à son contexte. La pertinence d’une politique économique consiste dans la capacité des hommes politiques à tenir compte des réussites ou des échecs. C’est ainsi qu’Eucken parle des dirigeants politiques comme d’« expérimentateurs ». Par ailleurs, Eucken retient qu’en arrière-plan de toute politique économique existe une forme de volonté positive. Toute politique économique vise à une réussite et peut donc être étudiée sans préjugé. A l’opposé de Hayek, Eucken ne témoigne d’aucune antipathie de principe vis-à-vis de grandes options de politique économique, telles que la planification.

Walter Eucken ne considère donc pas qu’il existe une supériorité intrinsèque de l’ordre économique libéral. Pourquoi se rallie-t-il à ce choix ? Cela tient à son analyse de la modernité. Selon Eucken la société du XXe siècle correspond à un contexte matériel et social radicalement inédit, qui oblige à penser les questions économiques de façon nouvelle. La théorie libérale est née dans une société fondée sur des entreprises de taille limitée. Les problèmes pouvaient être traités à travers des règles assez simples, telles que celles relatives à la liberté contractuelle. L’industrialisation du XIXe siècle aboutit à la production et à la consommation de masse. On observe alors une complexification sans précédent des relations économiques. Cette situation produit une instabilité, des crises économiques imprévisibles et récurrentes, qui peuvent procéder d’effondrements boursiers ou d’autres causes. Cette déstabilisation pose de façon nouvelle la question du rôle de l’Etat. Diverses solutions sont expérimentées, la collectivisation, la planification sous forme collectiviste ou capitaliste, l’interventionnisme, etc. C’est cette situation nouvelle qui oblige à formuler une théorie économique appropriée.

La théorie se doit alors d’examiner de façon empirique les résultats des politiques économiques. Eucken aboutit à une critique visant le planisme aussi bien qu’un libéralisme fondé sur la simple abstention étatique. La critique du planisme repose sur un raisonnement analogue à celui de Hayek, selon lequel l’économie moderne est trop complexe pour pouvoir être dirigée. La différence vis-à-vis de Hayek tient au fait que, pour Eucken, c’est la modernité qui est le facteur déterminant de la complexité sociale. Hayek, au contraire, pense que l’ordre économique spontané est une solution dont la supériorité est intemporelle. Mais l’originalité véritable de la solution ordolibérale consiste dans la critique du libéralisme orthodoxe. L’abstention de l’Etat, dans le contexte de la modernité, aboutit non à un marché au sens libéral, mais à la constitution de monopoles ou d’oligopoles, c’est-à-dire à une forme de direction de l’économie par des puissances privées, notamment les cartels.

Comme il a été dit plus haut, les ordolibéraux concluent à la supériorité d’un ordre économique fondé sur la concurrence et la stabilité monétaire. Mais leur originalité consiste dans l’idée que cet ordre ne saurait être spontané. L’ordre du marché doit être institué par l’Etat, de façon délibérée. De surcroît cet ordre doit être protégé contre les aléas de la politique économique, c’est pourquoi il doit être également constitutionnalisé. Enfin, la politique économique étant, comme on a vu, une affaire d’expérience, la fonction des scientifiques en matière économique est d’assister les dirigeants par l’analyse des résultats. C’est pourquoi la politique économique doit résulter de la coopération entre les scientifiques spécialistes de l’économie et les hommes politiques. La politique de Ludwig Ehrard, dans une Allemagne en cours de reconstruction, correspond à l’application d’une telle vision des choses.

II – Les juristes ordolibéraux

Une particularité de l’ordolibéralisme consiste dans la présence, à l’origine même de la mouvance, de deux juristes, Franz Böhm (1895-1977) et Hans Großmann-Doerth (1894-1944), dont l’ouvrage commenté, à travers les contributions de Julien Walther et Reine Wakote, présente l’apport spécifique. On a vu chez Walter Eucken le primat de la politique économique sur la théorie. Dans l’épistémologie économique d’Eucken, ce sont les politiques économiques qui engendrent des théories plutôt que l’inverse. Chaque ordre économique génère sa propre théorie. Dans la filiation kantienne de la critique de la raison pratique, la théorie économique d’Eucken implique une manière de primat méthodologique. L’économie consiste dans le problème concret de la pénurie et vise à formuler des remèdes. D’où l’affirmation mainte fois répétée qu’il s’agit d’analyser scientifiquement l’économie réelle, présente aussi bien que passée. De sorte que la théorie procède de façon étroite d’une confrontation avec le réel. La collaboration d’un économiste avec des juristes exprime au plus haut point ce souci du concret.

Franz Böhm est le juriste le plus influent de la mouvance, auteur d’un ouvrage intitulé « Concurrence et lutte de monopole » (Wettbewerb und Monopolkampf, 1933). Contrairement aux ouvrages de Walter Eucken, qui sont des manuels didactiques, le livre de Franz Böhm est un essai juridique, à la fois technique et théorique, difficile d’accès, exprimé dans une langue sophistiquée et, aujourd’hui, datée. Néanmoins, l’ouvrage a le mérite de mettre en évidence l’enracinement de l’ordolibéralisme dans le contexte économique de l’époque. Franz Böhm rappelle que le principe de la concurrence fait partie de la doctrine des premiers libéraux, qui condamnent en particulier les monopoles d’Etat. Or à la fin du XIXe siècle les entrepreneurs allemands tendent à réagir à la crise économique non par une concurrence accrue, mais par des accords, par lesquels ils s’entendent sur les prix pratiqués, sur le partage des matières premières, etc. C’est ce qu’on appelle l’économie de cartels. Ces accords prennent la forme de contrats de droit privé, déterminant de façon détaillée l’organisation et le fonctionnement des cartels, et imposant à leurs membres des obligations rigoureuses, sous peine de sanctions.

Ces contrats finissent par se trouver déférés au Tribunal impérial (équivalent de la Cour de cassation) qui conclut en 1897 à la licéité des accords de cartel du point de vue du droit des contrats. Cette position juridictionnelle ouvre la voie à une cartellisation progressive de l’économie allemande. Une ordonnance sur les cartels de 1923 consacrera cette évolution, de sorte que la cartellisation deviendra une caractéristique de l’économie allemande. Cette situation explique les débats extrêmement vifs parmi les juristes allemands, opposant les partisans des cartels et leurs adversaires. L’ordolibéralisme est le produit de ces discussions, et l’on comprend que les positions antagonistes fussent tenues à la fois par des juristes et des économistes. Le livre de Franz Böhm défend au plan juridique le principe d’une protection étatique de la concurrence contre les cartels, et soutient l’idée que la consécration des cartels procédait d’une interprétation erronée du droit en vigueur.

L’influence concrète des ordolibéraux sur la politique économique s’explique de façon circonstancielle. Sous le Troisième Reich, la cartellisation avait été soutenue par les autorités, qui en firent, en définitive, un instrument de prise de contrôle de l’économie. Cette dernière se trouva rapidement transformée en économie planifiée, aux formes corporatives et au service d’une politique expansionniste. Les ordolibéraux s’opposèrent donc à deux modèles, l’économie de cartels de la République de Weimar et l’économie dirigée nationale-socialiste. Après la guerre, les autorités d’occupation travaillant au démantèlement des cartels, c’est assez naturellement que les autorités fédérales s’appuyèrent sur une mouvance marginale mais correspondant aux besoins de l’époque. Pour autant, l’influence ordolibérale ne doit pas être exagérée. Elle est inexistante dans l’élaboration de la Loi fondamentale de 1949, qui sera critiquée par les ordolibéraux pour les faiblesses de sa dimension économique. Il faudra attendre 1957 pour que la loi sur la concurrence soit adoptée, notamment sous l’influence de Franz Böhm, alors devenu un homme politique important.

L’influence de l’ordolibéralisme s’explique aussi par le contexte institutionnel. Si l’on retient la date de 1957, la loi sur la concurrence et la loi sur la banque centrale fédérale témoignent de l’adoption au plan étatique des idées-forces de l’ordolibéralisme. Mais ce choix s’explique moins par l’adhésion à une théorie économique que par le fait que cette théorie apporte une solution adaptée au contexte fédéral. Dès lors que la politique économique et monétaire est partagée par un gouvernement fédéral et des gouvernements fédérés, comment coordonner les niveaux étatiques malgré l’antagonisme potentiel de leurs positions ? Si l’on choisit le principe d’un contrôle étatique des prix ou d’une politique monétaire active, la compétence doit-elle s’exercer au niveau fédéral ou au niveau fédéré ? La solution tend alors soit à une dissolution de la politique économique nationale dans des choix territoriaux aléatoires, soit à une centralisation de la politique économique en contradiction avec le fédéralisme politique. Stabilité monétaire et liberté de concurrence constituent donc le (seul ?) cadre économique compatible avec l’organisation fédérale.

La figure de Hans Großmann-Doerth est décisive pour comprendre un autre aspect de la question. Walter Eucken et Franz Böhm représentent la légitimité naturelle de l’ordolibéralisme dans l’Allemagne d’après-guerre. Tous deux ont en effet milité clandestinement contre le régime et se sont trouvés sous surveillance étroite. (Franz Böhm fit l’objet de poursuites judiciaires et Walter Eucken fut interrogé par la Gestapo). Hans Großmann-Doerth, au contraire, adopta une attitude ambiguë, prêtant son concours à un ouvrage collectif apologétique du droit de l’époque, ce qui ébranla l’harmonie des relations personnelles au sein du groupe. Néanmoins sa contribution à la critique de l’économie de cartels est intellectuellement déterminante à travers la notion, dont il fut l’inventeur, de « droit autocréé de l’économie ».

Hans Großmann-Doerth décrit en effet comment la cartellisation de l’économie aboutit à donner aux autorités des cartels un véritable pouvoir normatif sur l’économie. Les bureaux des cartels encadrent étroitement la pratique contractuelle de leurs membres, en imposant des clauses préétablies (conditions commerciales générales). Les cartels produisent de la sorte des normes d’origine privée, régissant la relation entre les entreprises et leurs clients, qui tendent à constituer l’infrastructure juridique de la vie économique. La critique vise ici ce qu’on appelle en droit français le contrat d’adhésion. D’une part, les consommateurs se trouvent entièrement assujettis à la volonté des cartels. La relation contractuelle devient, en d’autres termes, complètement asymétrique. D’autre part, la production des normes en matière économique, d’origine privée, conduit à l’usurpation du monopole législatif de l’Etat. Tel est le sens de la notion de « droit autocréé de l’économie ». On a affaire à un droit praeter legem, dénué de toute légitimité démocratique.

Cette contribution de la théorie ordolibérale est instructive en ce qui concerne l’idée de « constitution économique ». On a vu qu’il n’y a pas chez Walter Eucken d’économie naturelle. L’économie est le produit de l’activité humaine, elle prend la forme d’ordres économiques. Les ordres économiques précèdent les théories économiques. Ce qu’en théorie économique Eucken nomme ordre économique implique donc une organisation juridique sous-jacente. C’est la dimension juridique de l’ordre économique que les ordolibéraux désignent par la notion de « constitution économique ». Dans sa forme idéale, la constitution économique doit être, selon les ordolibéraux, le produit d’un choix politique conscient et rationnel. Dans ce cas, la constitution économique prend une forme étatique. Elle peut constituer une part de la constitution politique.

Mais en cas de défaillance de l’Etat en la matière, l’économie n’est pas condamnée à un vacuum juridique. Elle aura tendance à se structurer juridiquement d’une autre manière. C’est ainsi que la constitution économique peut avoir une origine non étatique. Elle peut être le produit de puissances privées, ce qu’illustre le cas d’une économie de cartels. Des contrats de droit privé deviennent la structure constitutionnelle de l’économie. Au plan historique, Eucken approfondit la description en montrant comment la constitution économique peut prendre des formes coutumières, peut résulter de traditions, etc. Ainsi la constitution économique ne ressortit-elle pas nécessairement au domaine du droit public. Le Code civil français ou le BGB allemand ont pu représenter des constitutions économiques à une époque donnée. Franz Böhm insiste cependant sur la nécessité, dans le contexte d’instabilité de l’économie moderne, de protéger l’ordre privé du fonctionnement économique contre lui-même, par un encadrement de droit public. La « constitution économique » désigne, au plus haut niveau, un tel encadrement.

III – Postérité de l’ordolibéralisme

L’ordolibéralisme stricto sensu, qui vient d’être résumé, apparaît comme une doctrine cohérente, extrêmement riche et singulière. C’est la dimension technique de ses enjeux, l’inscription dans le contexte d’une époque précise, qui explique les incompréhensions. L’ordolibéralisme lato sensu implique des contours plus flous. Wilhelm Röpke s’accorde avec les premiers ordolibéraux en ce qui concerne les conclusions. Il défend l’idée d’une restauration de la prééminence économique de l’Etat, d’une politique libérale au service de l’homme, etc. On retrouve chez Röpke la dimension humaniste et chrétienne caractéristique de l’ordolibéralisme. Mais les fondements théoriques sont nettement moins originaux que ceux issus de l’œuvre de Walter Eucken. De même l’analyse économique est-elle moins précise, moins ancrée dans la connaissance des soubassements juridiques de l’économie. On vire avec Röpke vers un humanisme convenu, fondé sur une critique banale de la modernité et du capitalisme. La synthèse humaniste entre conservatisme et libéralisme aboutit à une exaltation, sans doute naïve, d’aspects sociaux traditionnels, comme l’économie rurale et la petite entreprise.

L’œuvre de Walter Eucken est magistrale au contraire dans son parti pris d’objectivité, d’analyse froide. Lorsqu’il s’agit d’économie, Eucken met de côté les affects et la sensibilité chrétienne, qui demeurent pourtant prégnants dans ses écrits intimes. Cette froideur, cette objectivité, cette recherche de processus causaux et mécaniques, est le produit manifeste de l’influence de Ricardo, dont Eucken s’est revendiqué dans les premières étapes de sa démarche. C’est pourquoi nous avons voulu revenir à l’ordolibéralisme stricto sensu et restituer l’originalité de la réflexion originelle des ordolibéraux. De surcroît, s’agissant de l’ordolibéralisme lato sensu, il faut bien admettre que la personnalité d’un Müller-Armack, par son parcours, discrédite un peu le mouvement. De même que le nazisme, l’ordolibéralisme eut ses ralliés de la dernière heure. Mais, après tout, chacun est en droit de se corriger.

Quelle est l’actualité de l’ordolibéralisme ? On prête à la mouvance une influence souvent exagérée. On a évoqué plus haut l’absence d’influence sur le contenu de la Loi fondamentale, c’est-à-dire sur les soubassements constitutionnels effectifs de l’économie allemande. On a dit aussi que l’influence concrète de l’ordolibéralisme tient à ce que la mouvance proposait des solutions correspondant étroitement au contexte politique fédéral et libéral. Le succès de l’ordolibéralisme s’explique ici par une synergie avec le rejet de toutes les caractéristiques du régime nazi : le fédéralisme opposé au centralisme, le parlementarisme orthodoxe opposé au dirigisme exécutif, etc., et donc le libéralisme économique opposé à l’économie administrée. L’Allemagne fédérale ne pouvait conserver ce trait d’un régime totalitaire que constitue une économie étroitement dirigée. Dans l’Allemagne de l’après-guerre, le libéralisme fut un choix de circonstance qui s’avéra profitable.

Les thèses de l’ordolibéralisme connurent une diffusion importante parmi les économistes libéraux italiens, surtout à travers l’œuvre de Röpke. La contribution de Katia Blairon montre cependant que le constat d’une influence limitée vaut aussi pour l’Italie. L’orthodoxie libérale fut submergée par l’alliance objective entre le communisme et le catholicisme social. L’influence de l’ordolibéralisme est plus notable s’agissant du droit de la concurrence considéré d’un point de vue technique, ce que montre l’apport théorique de Leonard Miksch décrit par Claire Mongouachon. Celui-ci manifeste la dimension de théorie appliquée de l’ordolibéralisme. Surtout, il ne faut pas ignorer que la mouvance ordolibérale ne s’analyse pas comme l’idéologie d’un régime, mais demeure, à travers la « tradition fribourgeoise » de théorie économique, jusqu’à aujourd’hui, une tendance critique, proposant des solutions, notamment en matière financière et fiscale, ce que met en évidence la contribution de Jérôme Germain.

La tradition ordolibérale demeure aujourd’hui féconde. La mouvance ordolibérale a su cependant s’ouvrir à des influences externes, comme celle de l’école de Vienne de théorie économique, notamment du fait de la présence à Fribourg de Hayek entre 1962 et 1968. De même les ordolibéraux ont-ils pu établir des liens avec le néo-institutionnalisme anglo-saxon, qui partage avec l’ordolibéralisme le souci de l’analyse concrète de l’économie et de son histoire. Enfin, la question de la « constitution économique » trouve une théorie d’un parallélisme frappant avec l’approche de « constitutional economics » développée par James M. Buchanan.

Par certains aspects l’ordolibéralisme des origines peut paraître daté. C’est surtout sa dimension d’« économie nationale » qui paraît dépassée. Il semble clair qu’aujourd’hui la question de la constitution économique ne se joue plus au plan national, mais au plan international voire transnational. Les développements théoriques récents concernant le concept de « constitution économique » l’attestent. On ne peut éviter l’hypothèse selon laquelle les Etats ont perdu la maîtrise de l’économie. C’est donc peut-être la notion de « droit autocréé de l’économie » qui demeure la plus utile pour comprendre l’économie contemporaine.

Si les Etats ont pu contrôler un temps ce « droit autocréé de l’économie », celui-ci s’est reconstitué avec la « transnationalisation » de l’économie. (Sur cette question voir : https://nunctranseamusadobligationes.wordpress.com/2016/01/10/ius-cosmopoliticum-la-constitution-du-droit-global/) Le volet des négociations commerciales entre les Etats-Unis et l’Europe (TAFTA, Trans Atlantic Free Trade agreement, ou TTIP, Transatlantic Trade and Investment Partnership) concernant le règlement des différends entre les Etats et les investisseurs par une autorité arbitrale (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), dépendant de la Banque mondiale et basé à Washington) est une concrétisation de l’émergence d’un droit économique transnational concurrençant le droit des Etats, correspondant précisément à la notion de « droit autocréé de l’économie » mise en lumières par les ordolibéraux.

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