La contingence de la prospérité économique

Daron Acemoglu, James A. Robinson, Why Nations Fail. The Origins of Power, Prosperity and Poverty, London : Profile Books Ltd, 2012.

“Why Nations Fail” : pourquoi les nations échouent-elles à se développer ? L’ouvrage veut mettre en lumière des mécanismes expliquant l’essor aussi bien que le déclin (voire l’effondrement) économique des civilisations : “Nations fail economically because of extractive institutions.” (p. 398) Ce sont les institutions « extractives » qui expliquent l’échec économique.

L’ouvrage s’inscrit dans la tradition de la théorie économique du développement. Les hypothèses s’opposent à la thèse dite de la modernisation économique (p. 444). Selon cette dernière approche, le développement économique serait le paramètre fondamental du développement des sociétés, également au plan politique et social. L’hypothèse de la modernisation explique certaines politiques internationales récentes. On postule que les institutions politiques sont un simple facteur de blocage dans un contexte voué à un développement économique tendanciel.

Les auteurs proposent un modèle plus complexe impliquant quatre paramètres. Sont distingués, d’une part, les systèmes « inclusifs » et « extractifs » et, d’autre part, le système économique et le système politique (p. 428 et s.). L’accent est mis sur les « interactions entre institutions économiques et politiques » (notamment, p. 90). Les systèmes économiques ou politiques peuvent être inclusifs ou extractifs. Au centre de l’analyse se trouve une interrogation sur l’extraordinaire développement économique des deux derniers siècles en Occident. L’hypothèse est que celui-ci s’explique par un cercle vertueux où un système économique inclusif constitue le substrat de l’émergence d’un système politique également inclusif.

Toutefois les systèmes inclusifs ne dominent pas l’histoire. Il existe une tendance des sociétés à se structurer en économies extractives, c’est-à-dire à constituer des organisations oligarchiques reposant sur des mécanismes d’exploitation d’une ressource économique : “Extractive institutions are so common in history because they have a powerful logic: they can generate some limited prosperity while at the same time distributing it into the hands of a small elite. For this growth to happen, there must be political centralization.” (p. 149)

Les systèmes extractifs peuvent concentrer l’investissement et générer une croissance, rapide mais non durable. Tel fut le cas de l’économie soviétique sous l’autorité du Gosplan à partir de 1921 et du premier plan quinquennal prévu pour les années 1928 à 1933 (p. 124 et s.). Ce schéma peut se constater tout au long de l’histoire économique. L’ouvrage insiste sur la relation entre le système économique et le système politique. Ce dernier contribue à la dynamique extractive ou inclusive du système économique :

“Central to our theory is the link between inclusive economic and political institutions and prosperity. Inclusive economic institutions that enforce property rights, create a level playing field, and encourage investments in new technologies and skills are more conducive to economic growth than extractive economic institutions that are structured to extract resources from the many by the few and that fail to protect property rights or provide incentives for economic activity.”(p. 429-430)

Dès le XVIIe siècle l’Angleterre donne l’exemple d’un système économique inclusif au sens où l’économie, marchande par exemple, est beaucoup plus ouverte que celle, par exemple, de la France de la même époque. Le commerce avec les colonies s’ouvre à l’initiative privée alors que dans la France de la même époque il est monopolisé par des compagnies associées au pouvoir politique. C’est ce contexte d’économie inclusive qui expliquerait la révolution anglaise de 1688 et l’alignement du système politique sur la dimension inclusive de l’économie (p. 191 et s.).

Dans d’autres systèmes économiques on observerait le mouvement inverse. Un système économique extractif, c’est-à-dire fondé sur l’exploitation de l’économie par des groupes sociaux dominants, tendrait à un système politique également extractif, c’est-à-dire à l’exercice du pouvoir par une minorité s’acharnant à exclure toute puissance politique rivale. Un exemple est celui de l’Amérique latine, où la vie économique s’enracine dans la tradition coloniale d’une exploitation de la ressource par une minorité descendant des colonisateurs (p. 7 et s.). On observe donc une monopolisation de la puissance économique par une oligarchie concentrant en ses mains de façon parallèle le pouvoir politique.

La combinaison entre systèmes économique et politique extractifs est un facteur de blocage dans mesure où elle interdit l’innovation, sous sa forme économique, mais aussi technique voire scientifique. L’oligarchie dominante a intérêt à interdire toute concurrence, qu’elle prenne la forme de l’initiative économique, de mouvements politiques ou d’idées, etc. On peut illustrer l’hypothèse par les situations où l’autorité anéantit l’innovation en s’appropriant, par exemple, les nouvelles entreprises, mais aussi les institutions d’éducation ou de recherche.

D’où la nécessité d’une combinaison entre une économie inclusive et un système politique également inclusif. Un facteur déterminant est la structure juridique, notamment à travers les garanties constitutionnelles protégées par le pouvoir judiciaire (voir en particulier, p. 325 et s.). La protection juridictionnelle des droits fondamentaux économiques est une composante de la protection par le système politique de la qualité inclusive du système économique.

Le point de départ consiste donc dans l’idée d’une contingence de la prospérité économique. Contre l’idée d’une inéluctabilité du progrès économique est avancée l’hypothèse de la politique comme paramètre déterminant de l’évolution économique. Ce point de vue n’est pas nouveau, mais l’apport du livre consiste dans la radicalité de ses positions. Non seulement le progrès économique n’est pas inéluctable, mais une mauvaise politique peut précipiter l’effondrement matériel d’une société.

Les auteurs se fondent donc sur une approche historique de l’économie. L’importance des institutions politiques en termes de prospérité économique est facilement défendue à travers la comparaison des deux Corées aujourd’hui ou des deux Allemagnes avant la chute du mur de Berlin. D’autres exemples relèvent de spéculations plus hasardeuses, comme l’hypothèse que le déclin de Venise résulta d’un changement interne de politique au XIVe siècle, fondé sur la nationalisation d’activités de commerce maritime et une fiscalisation de l’économie (p. 152 et s.), ou l’analyse du ralentissement économique sous l’Empire romain (p. 158 et s.), comme conséquence d’une orientation politique autoritaire. La thèse relativise des facteurs externes, comme la pression de la menace extérieure pour l’Empire romain, ou le déclin relatif du commerce méditerranéen au plan européen pour Venise. Toutefois, l’idée de possibles inversions de tendances fondées sur une dérive institutionnelle, un “institutional drift”, demeure une hypothèse pertinente.

La thèse centrale du livre consiste ainsi dans l’idée d’une coïncidence entre système économique et système politique. Les auteurs distinguent les systèmes politiques « inclusifs », qui ménagent les intérêts économiques, et les systèmes politiques « extractifs », qui garantissent des formes de prédation exercée sur l’économie. Dans les pays en voie de développement ce sont les systèmes politiques « extractifs » qui sont un facteur de blocage du progrès économique. La période des Grandes Révolutions correspond à l’émergence d’un modèle politique « inclusif » qui a déterminé l’essor de l’économie occidentale : “Political and economic institutions, which are ultimately the choice of society, can be inclusive and encourage the economic growth. Or they can be extractive and become impediments to economic growth.” (p. 83)

L’ouvrage revient à réévaluer les politiques nationales dans le contexte de l’économie globale et à relativiser le facteur culturel dans la théorie du développement. Il n’existe pas de société ou de civilisation culturellement incompatible avec l’essor économique. La stagnation économique ne répond à aucun déterminisme. L’évolution économique est portée par “the contingent path of history” (p. 436).

Le livre commenté développe donc d’une façon attrayante des idées qu’on trouve formulées d’une autre façon par d’autres courants. (L’ordolibéralisme allemand, par exemple, mettait l’accent sur la fragilité de la prospérité dans l’économie moderne…) Il doit être lu, en particulier dans le contexte actuel, comme une mise en garde à l’égard des gouvernants. Il suffit de peu pour passer d’un modèle « inclusif » à un modèle « extractif », des prélèvements excessifs, une monopolisation exagérée de secteurs économiques. Tout cela peut contribuer non seulement au ralentissement, mais aussi à un effondrement économique.

L’un des apports de l’ouvrage est l’accent mis sur la place du système fiscal dans la dynamique économique. Les systèmes économiques « extractifs » peuvent reposer sur un contrôle étatique sur l’économie, comme la détention de secteurs clefs ou de l’ensemble du système productif. Ils peuvent encore impliquer un contrôle poussé sur une économie conservant des traits capitalistes. Mais la proximité entre le prélèvement fiscal et les mécanismes d’extorsion explique la place du système fiscal comme rouage d’une économie extractive.

La révolution française apparaît comme un exemple paradigmatique de passage d’un système extractif à un système inclusif (p. 283 et s.) : “The French Revolution created much violence, suffering, instability, and war. Nevertheless, thanks to it, the French did not get trapped with extractive institutions blocking economic growth and prosperity, as did absolutist regimes of Eastern Europe such as Austria-Hungary and Russia.” (p. 285)

L’ouvrage est particulièrement stimulant par le cadre d’interprétation qu’il fournit. La stagnation économique française peut-elle s’analyser au regard de la distinction entre systèmes inclusifs et extractifs ? Dans le contexte présent d’essoufflement de la croissance, de chômage de masse, d’endettement public et d’accroissement des inégalités, le système politique a réagi par une augmentation des prélèvements et une concentration accrue du pouvoir. Face à la crise économique, le système politique peut s’adapter de deux façons. Il peut s’orienter vers « l’inclusivité » ou « l’extractivité ». Dans le second cas, le système politique menace d’entraîner à sa suite le système économique.

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